L’Université Paris Diderot – Paris 7 accueillera en février 2015 une vingtaine de chercheurs venus d’Europe, des États-Unis et d’Amérique latine pour leur donner l’occasion de réfléchir ensemble à l’articulation entre fête et politique telle qu’elle se donne à voir dans les carnavals de quatre aires géographiques et culturelles (Europe, Amérique du Nord, Caraïbes, Amérique du Sud).

L’objectif de la manifestation sera double : tout d’abord, faire le point, cinquante ans après la parution de L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance de Mikhaïl Bakhtine (1965), sur les acquis de ce que l’on appelle parfois, outre-Atlantique, les « carnival studies ». Ensuite, à partir d’études de cas couvrant une vaste période (de la fin du Moyen-Âge au XXIe siècle), produire une nouvelle somme sur la question plus précise des rapports entre carnaval et politique.

Depuis les années 1970, les études issues de l’ethnohistoire, de l’anthropologie et, au sens large, des nouvelles recherches en histoire culturelle, ne cessent de réinterpréter la pratique du carnaval dans le monde. L’essentiel des débats porte sur la dimension libératrice de ce rituel social. Tandis que Bakhtine voyait dans le carnaval « la seconde vie du peuple, basée sur le principe du rire », favorisant son immersion dans « le royaume  utopique de l’universalité, de la liberté, de l’égalité et de l’abondance » et permettant « la suspension temporaire de toutes les distinctions hiérarchiques et de leurs obstacles » (Bakhtine 1965), d’autres théoriciens comme Terry Eagleton ont préféré voir dans le carnaval une « liaison licencieuse » institutionnalisée par les élites, une « rupture autorisée de l’hégémonie » visant à l’expression des frustrations et renforçant au final le contrôle social et politique (Eagleton 1981).

De fait, l’histoire de beaucoup de carnavals européens, du carnaval de Rio ou encore du carnaval la Nouvelle-Orléans suggère que la volonté des groupes dominants de domestiquer et d’adoucir la folie de carnaval, voire de l’éliminer entièrement, a toujours existé. Maria Isaura Pereira de Queiroz a ainsi rappelé comment, loin d’être la fête « de la périphérie, du passé et des lisières de la société brésilienne » comme l’avait décrit Roberto DaMatta en 1983, le carnaval carioca avait été construit par l’élite créole à partir de l’héritage de l’entrudo (une vieille fête villageoise portugaise) afin d’en limiter, précisément, le potentiel transgressif (de Queiroz 1992).

La prise en compte de la longue durée montre néanmoins que les transformations du carnaval sont dues tout autant aux mutations globales des sociétés qu’aux efforts des groupes sociaux dominants. Samuel Kinser a ainsi vu dans le déclin du carnaval européen la conséquence directe « de l’industrialisation, de l’émergence des codes de conduite bourgeois et du déclin du traditionalisme chrétien » (Kinser 1990). Force est donc de constater que les rituels carnavalesques ne promeuvent ni la subversion ni l’acceptation passive. Ils incarnent bien plutôt « un rituel d’intensification » pendant lequel les forces qui gouvernent la vie quotidienne s’expriment avec une clarté et une éloquence toutes particulières (Burton 1997 ; Agier 1995).

En résumé, le contre-argument à la thèse de la soupape de sécurité n’est autre que celle proposée par le politiste James C. Scott, pour qui « l’existence et l’évolution formelle du carnaval sont le résultat du conflit social, non d’une création unilatérale des élites » (Scott 1990). Autrement dit, le carnaval ne signifie pas la victoire d’un groupe social sur l’autre mais doit être vu comme un espace ritualisé, « infra-politique », où ces conflits peuvent s’exprimer librement. Il contourne les modes de représentation et d’objectification dominants, signale les limites des oppositions binaires et esthétise les relations de pouvoir. Il n’est finalement pas autre chose que « la politique avançant sous le masque de la culture » (Cohen 1993).

À partir des conclusions de Bakhtin, Eagleton, de Queiroz, Agier, Kinser et Cohen (parmi d’autres), ce colloque mêlera aux débats sur le potentiel transgressif du carnaval et sur sa possible instrumentalisation par le pouvoir une réflexion sur l’imbrication essentielle du politique et du festif et sur le rôle du carnaval dans la construction des communautés politiques. En associant les méthodes de l’anthropologie et de l’ethnologie à celles de l’histoire, de la sociologie, de la musicologie et des sciences politiques, il offrira par ailleurs aux participants une expérience directe de l’interdisciplinarité que pratique l’Université Paris Diderot – Paris 7 depuis 1971.

Il est à noter que la période choisie pour le déroulement du colloque (13-14 février 2015) favorisera une immersion totale dans le sujet, puisque les festivités du carnaval de Paris et la fameuse « promenade du Bœuf Gras » auront lieu le dimanche 15 février 2015.

Bibliographie indicative :

Agier Michel, Anthropologie du carnaval. La ville, la fête et l’Afrique à Bahia, Marseille, éditions Parenthèses/IRD, 2000.

Burton Richard D.E., Afro-Creole : Power, Opposition, and Play in the Carribean, Ithaca, Cornell University Press, 1997.

Cohen Abner, Masquerade Politics. Explorations in the Structure of Urban Cultural Contexts, Berkeley, University of California Press, 1993.

DaMatta Roberto, Carnavals, bandits et héros : ambiguïté de la société brésilienne, Paris, Le Seuil, 1983 [trad.].

Eagleton Terry, Walter Benjamin, or Towards a Revolutionary Criticism [1981] New York, Verso Books, 2009.

Grindon Gavin et Terry Eagleton, Carnival Against Capital : The Theory of Revolution as Festival, Manchester, University of Manchester Press, 2007.

Kinser Samuel, Carnival, American Style. Mardi Gras at New Orleans and Mobile, Chicago, Chicago University Press, 1990.

Pereira de Queiroz Maria Isaura, Carnaval brésilien : le vécu et le mythe, Paris, Gallimard, 1992.

Scott James C., Domination and the Arts of Resistance : Hidden Transcripts, New Haven, Yale University Press, 1990.

Stallybrass Peter et Allon White, The Politics and Poetics of Transgression, Ithaca, Cornell University Press, 1986.